Aude Lancelin, auteure de «La pensée en otage»: «Tout le circuit de l’information est pollué»

LIVRE Dans «La pensée en otage», publié ce mercredi, Aude Lancelin fait le diagnostic d’un système médiatique devenu dangereux pour la démocratie…

Aude Lancelin, auteure de «La pensée en otage» — ©AB_ALANCELIN
  • La Pensée en otage déconstruit sept idées reçues qui verrouillent la situation dans les médias selon son auteure.
  • Il décrit une situation où des entreprises du CAC 40 ont massivement racheté les médias et imposent l’idéologie de la « neutralité » mortifère.
  • Aude Lancelin travaille pour Le Media, webtélé fondée par des proches de la France insoumise.

La douceur de sa voix tranche avec la sévérité du constat. Un peu plus d’un an après Le Monde libre (Prix Renaudot essai 2016), Aude Lancelin publie ce mercredi La pensée en otage, une description alarmante (et alarmiste) de la santé des médias dominants, rebaptisés « médias CAC 40 ». Entre deux gorgées de café, l’ancienne directrice adjointe de L’Obs – licenciée brutalement en mai 2016– décortique volontiers son ouvrage et revient sur sa collaboration avec Le Média, la télé alternative de gauche, qui se lancera le 15 janvier prochain. Rencontre.

Vous décrivez la pensée en otage, c’est d’ailleurs le titre de votre livre. Qu’est-ce qu’une pensée libre, selon vous ?

Vaste question. Je constate en tout cas que les moyens ne sont pas fournis au public pour se constituer un avis éclairé sur les questions politiques ou d’intérêt général. Tout le circuit de l’information est pollué et il ne faut pas se faire trop confiance. Le premier réflexe, c’est de dire : « Ah mais, je sais très bien piocher là où il faut, je ne suis pas dupe ». En réalité, tout le monde est dupe. On baigne dans des vérités apparemment établies qui, en réalité, sont complètement biaisées. C’est une façon de montrer la salle des machines qui fabriquent ce que les gens voient, ce que les gens doivent penser. Dans une démocratie avec un suffrage universel, comme dans un mariage, quand il n’y a pas de consentement éclairé quand vous votez, on pourrait considérer que le consentement est nul. C’est un peu la situation que nous vivons aujourd’hui à cause des médias.

Le constat est sévère. Vous expliquez bien comment la pensée est verrouillée, mais on a du mal à entrevoir une solution. Comment fait-on pour « libérer le quartier général », selon vous ?

Ce livre déconstruit sept idées reçues. L’aspect démolition est beaucoup plus présent que les solutions, c’est vrai. Je viens de rejoindre Le Média, c’est l’une des réponses à cette crise. Bien sûr, il pourrait y en avoir d’autres. Il y a un manque de pluralisme patent dans la représentation des idées dans le pays.

Vous dites toutefois, dans « La pensée en otage », que ce n’est pas suffisant de voir la pensée alternative portée exclusivement par des médias de niche.

Absolument et je le maintiens. Il existe des sites alternatifs de gauche, celui de Daniel Schneidermann [@rrêt sur images] ou de Daniel Mermet [Là-bas si j’y suis], qui comptent entre 10.000 et 20.000 abonnés. Le travail qu’ils mènent pour faire vivre la pensée critique est très important, essentiel à certains égards. Mais ce n’est hélas pas avec ça qu’on peut espérer gagner la bataille culturelle face à des flux d’information aussi puissants. Le Média a adopté une logique différente, et espère ainsi travailler dans la masse. Il n’y aura pas d’abonnement nécessaire pour accéder aux contenus qui seront en ligne dès ce dimanche, n’importe qui pourra y accéder. Mais, comme rien n’est jamais gratuit, il y aura des gens qui auront payé en amont pour que ce petit miracle soit possible, des petits donateurs, on les appelle des « socios ». Ce sont eux les vrais propriétaires du Média.

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Vous citez aussi Hubert Beuve-Méry : « Comment expliquer que tant de gens aient tant d’argent à perdre ? » Qu’en est-il de ces donateurs, alors ?

Il est certain que nos petits actionnaires ne gagneront pas d’argent avec le Média, ce n’est évidemment pas leur but. Il y a un plafond de don annuel fixé à 2.700 euros. Si vous voulez donner un million d’euros, vous ne pouvez pas. Ce sont des gens qui, soit par militantisme politique, soit parce qu’ils ne sont pas satisfaits par l’offre d’information, payent pour que le pays puisse avoir accès à des contenus d’une autre nature. Evidemment, pour eux, ce n’est pas un investissement financier. On a levé un million et demi d’euros en quelques mois à peine, c’est le plus gros crowdfunding de l’histoire des médias français.

Est-ce suffisant ?

Cela permet de salarier une équipe. Il y a 12 journalistes qui ont été recrutés, et une équipe technique et digitale au moins aussi nombreuse, des community managers, cameramen, développeurs… C’est une grosse affaire, Le Média. Un de nos défis les plus originaux, c’est bien sûr un journal télévisé quotidien, un vrai « 20 heures » du lundi au vendredi. Une demi-heure de direct démarrant par un flash de sept minutes. On ne va pas proposer uniquement des infos pas vues ailleurs. L’idée, ce n’est pas que les gens ferment leur écran à 20h30, et se disent : « C’est sympa Le Média, mais on va regarder les vraies infos maintenant ». Il ne s’agit pas d’être exhaustifs non plus, il s’agit d’aller à l’essentiel. Rien que dans la hiérarchisation de l’information, il y aura de gros partis pris.

Quelle est la solution pour faire sortir les médias dominants de l’impasse que vous décrivez ?

Je suis très pessimiste tant que les médias seront entre les mains de ces gens-là. Seule une nouvelle législation (mais sous Macron, c’est mort bien sûr), pourrait interdire à certains types d’industriels de posséder plus d’un certain nombre de médias. Il faut des seuils anti-concentration très stricts. Il faudrait aussi idéalement qu’un certain type d’activités soit exclu des médias, comme les télécoms ou l’armement. Celles qui vous mettent en lien de sujétion directe avec l’État. Evidemment, seul un gouvernement de gauche engagé pourrait faire passer de telles lois.

Vous décrivez les pressions des actionnaires, en avez-vous subi ?

Oui.

Au moment de Nuit debout ?

Non, à l’époque de Nuit debout, moment où ma liquidation a été décidée, tout s’est passé dans mon dos. Mais, au moins a-t-on su par la suite ce qui s’était passé, à savoir une connexion directe de la plus dangereuse espèce entre l’Elysée et Xavier Niel, l’homme fort du groupe, ainsi que l’un des vieux fondateurs du journal, qui m’a accusée de véhiculer des idées « anti-démocratiques », c’est-à-dire apparentées à la gauche. J’ai été victime d’un très mauvais alignement de planètes. D’abord, l’ancien Président, François Hollande, est tout de même un personnage aux préoccupations assez misérables, qui se souciait énormément du petit monde journalistique à l’époque. Il était notamment totalement obsédé par le contrôle de L’Obs et plus généralement du groupe Le Monde. Il est vrai le PS a longtemps fait la pluie et le beau temps dans ces lieux-là. Il y avait aussi ma vie privée qui leur posait, semble-t-il, un problème. Ils sont allés jusqu’à tenter d’instrumentaliser celle-ci contre moi aux prud’hommes, ajoutant l’indignité morale à la misogynie la plus crasse. Il y a aussi le fait que Xavier Niel, patron de Free, est connu pour pratiquer un management très violent. Pour lui, tout problème se solde par un licenciement, c’est l’ordinaire de sa gestion des ressources humaines. Anne-Michelle Basteri, la jeune directrice de sa holding personnelle, en a aussi fait les frais en 2016. Je pense qu’il n’a pas du tout anticipé ce qui allait se passer avec mon éviction. Le Monde libre écrit durant l’été, le prix Renaudot, la profession qui se réveille, tout ça. La presse, ce n’est pas son monde, il a été à l’évidence très mal conseillé dans cette affaire.

Et des pressions directes ?

Je donne dans mon livre l’exemple de Manuel Valls. Grâce à deux journalistes de L’Obs, on avait publié une enquête particulièrement bien foutue sur l’orchestre de sa femme et ses financements. Il était évident que ce truc provoquerait une tempête. Le directeur de la rédaction avait néanmoins choisi de la publier. Xavier Niel a informé celui-ci que Manuel Valls l’avait appelé, fou de rage. Une information pour le moins troublante, s’agissant du Premier ministre. Cette affaire aurait concerné un proche de Niel, ou quelqu’un avec qui il était en affaires, on a de bonnes raisons de penser que les choses auraient pu aller plus loin. Là, on en est resté au stade de la menace voilée.

Quel regard jetez-vous sur vos années chez « Marianne » et à « L’Obs » ? En tant que directrice adjointe, vous étiez partie prenante, non ?

Il faut remettre ça dans une épaisseur temporelle. J’ai d’abord été journaliste Culture à L’Obs, je n’étais pas proche du centre du pouvoir. Je ne maniais pas le fouet. Je suis arrivée en position hiérarchique seulement en 2011, à Marianne. Et si je suis partie à Marianne, c’est parce qu’à L’Obs, ma situation s’était énormément dégradée. J’ai fait un saut hiérarchique monstrueux, je suis passée de simple journaliste à directrice adjointe, alors que je n’avais jamais été cheffe. Vous pensez vous protéger en montant dans la hiérarchie, être moins censurée, et en fait, la pression est encore plus forte. Disons qu’elle est d’une autre nature. Je m’étais dit que Marianne était un journal moins dépendant de la pub, plus franc-tireur, plus en phase avec mes idées, que j’y aurai plus de libertés. Sauf qu’à l’époque, toute une fraction du journal était en train de basculer vers un républicanisme crispé, obsédé par l’islam, l’identité, l’immigration. Idéologiquement, cela me rendait malade. Quand ils ont changé la direction de L’Obs en 2014, à la suite du rachat par Niel, Bergé et Pigasse, je me suis alors dit qu’un retour dans ce journal où j’avais débuté toute ma carrière était envisageable. Là, je plaide une sorte d’illusion volontaire. J’ai voulu les croire quand ils nous racontaient à tous qu’ils nous laisseraient une totale liberté. Quelle bêtise. Il n’y a pas de liberté pour un journal sous tutelle financière.

Pour revenir au Média, ne craignez-vous pas que sa proximité avec La France insoumise alimente la suspicion d’une collusion entre la classe politique et les médias ?

Je comprends votre question et aussi le fait que les gens soient vigilants sur ce point, mais voyez comment on s’est habitués à accepter en face le lien entre médias et politique sans que cela pose le moindre problème. Dassault propriétaire du Figaro, c’était un sénateur Les Républicains. Thierry Mandon, ex-ministre de Manuel Valls est aujourd’hui le directeur de la publication d’Ebdo, qui se lance comme nous en janvier. Par ailleurs, Le Monde est sous la tutelle de Xavier Niel, dont les liens idéologiques et personnels avec Macron sont avérés. N’est-ce pas un problème encore plus grave ? En quoi ces médias sont-ils exempts, eux, de tout parti pris politique ?

Mais, c’est l’une des raisons principales de la défiance du public vis-à-vis des médias.

Au moins ça a le mérite de réinjecter du pluralisme dans le paysage. Il se trouve que deux des fondateurs du Média ont un passé politique. Notre crédibilité se construira en avançant. Les gens jugeront, j’ai confiance en eux. Encore une fois je comprends parfaitement qu’il y ait de la méfiance. Je ne suis pas très inquiète néanmoins, nos confrères nous observeront sous toutes les coutures, si nous franchissons une quelconque ligne, ils le claironneront à la seconde. (Rires)

Ressentez-vous de la pression ?

Un peu. Il y a des petites piqûres de rappel. On a fait une vidéo pour répondre aux vœux de Macron. Elle est pour l’instant la vidéo qui a été la plus vue du Média [260.000 vues en 24h]. Quand on regarde les commentaires, on voit qu’on est hyper clivants. Certains nous attendent comme des libérateurs, d’autres parlent du « Médiachon » et nous calomnient. Cela crée forcément une pression supplémentaire pour un média qui se lance.

Quel est votre espoir, votre objectif avec Le Média ?

Voyons grand, notre objectif c’est de faire gagner la gauche en 2022. Une vraie gauche, pas nécessairement la France insoumise, afin d’arrêter le pillage des biens publics et le délitement libéral définitif de la société française.

Article originally posted by 20minutes.