LéGumes Interdits De Carrefour: L’Enseigne Nous Dit-Elle Tout?

ALIMENTATION L’enseigne commercialise depuis mercredi une dizaine de légumes anciens dont les semences sont interdites à la vente directe. Une façon, dit-elle, de soutenir le combat de certaines associations paysannes. Vraiment ?….

Des légumes dans des cagettes (Illustration). — N. Bonzom / Maxele Presse
  • Les associations paysannes militent depuis de longues années pour un assouplissement des normes du catalogue national qui répertorie les variétés de légumes et plantes dont les semences sont autorisées à la vente.
  • Nombre de semences dites paysannes, plus propices à l’agriculture nationale, sont exclues de ce catalogue. Elles ne peuvent être qu’échangées et non vendues entre agriculteurs, ce qui limite le développement de ces variétés.
  • Avec cette opération, Carrefour met en lumière cette revendication, ce dont se félicite la Confédération paysanne. D’autres associations paysannes restent sceptiques, voire soupçonnent un coup marketing abusif.

De l’oignon rosé d’Armorique, du potimarron angélique, de l’artichaut Glas-Ruz ou encore de l’échalote demi-longue de Cléder… Les étals des rayons fruits et légumes d’une quarantaine de magasins Carrefour de Bretagne et d’Ile-de-Francese garnissent depuis ce mercredi d’une dizaine de variétés de légumes anciens.

L’enseigne en parle comme de son « marché interdit », un concept choc pour alimenter sa campagne de communication. Attention toutefois à la méprise. Rien n’interdit la vente de ces légumes, et on ne risque rien non plus à les consommer. Si les consommateurs ne connaissent que très peu (voire pas du tout) ces variétés, c’est qu’elles sont issues de semences paysannes non homologuées par le catalogue national, qui répertorie les variétés et espèces dont les semences sont autorisées à la vente en France. Les paysans n’ont pas le droit de vendre ces semences paysannes librement, ce qui limite fortement le développement de ces variétés et donc leur survie sur le long terme.

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Un catalogue prévu pour protéger les agriculteurs ?

Mais qu’est-ce qui fait alors que des semences soient homologuées et d’autres non ? Pour Christian Huyges, directeur scientifique « agriculture » à l’Inra (Institut national de recherche agronomique), ce catalogue national vise d’abord à protéger l’agriculteur. « Des premières réglementations ont été instaurées dès la fin du XIXe siècle, une période de forts trafics de semences. Or, il n’y a rien qui se ressemble plus que deux graines de tomates de variétés différentes. Le paysan peut facilement être floué. En homologuant des semences, en enregistrant leur identité génétique, on apportait une sécurité au paysan acheteur. »

Puis, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, ce catalogue national devient un moyen pour améliorer la valeur agronomique des semences. Pour y être inscrite, la variété doit respecter des critères standards qui permettent, selon le Gnis (Groupement national interprofessionnel des semences et plants) d’assurer la qualité gustative ou encore la résistance au stress climatique, aux maladies…

Un catalogue qui ne reflète pas la biodiversité

Le hic alors, pour Guy Kastler, membre fondateur de laConfédération paysanne, « c’est que cette loi a été peu à peu détournée par l’industrie pour que seules leurs semences puissent être inscrites au catalogue ». « Or, ces semences, pour être cultivées, nécessitent bien souvent d’adopter les méthodes de l’agriculture intensive, avec l’utilisation d’intrants chimiques, poursuit-il. Et puis elles ne reflètent en rien la biodiversité existante en France. On est sur des semences clones qui donnent des produits uniformisés, conçus pour être facilement transportés et garantir les mêmes rendements d’une année sur l’autre. » Pour les légumes, 3 200 variétés sont aujourd’hui inscrites au catalogue, indique le Gnis (Groupement national interprofessionnel des semences et plants), quand l’ ETC Groupe évoque 2,1 millions de semences paysannes.

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Certaines associations paysannes demandent alors un assouplissement des normes pour que leurs semences, propices à l’agriculture biologique, puissent accéder plus facilement au fameux catalogue. Elles ont déjà obtenu plusieurs avancées. La dernière en date est la loi pour la reconquête de la biodiversité, votée en août 2016. « Elle autorise les paysans à échanger des semences non homologuées dans le cadre de l’entraide agricole, un système d’échanges gratuits entre agriculteurs, défini dans le Code rural », indique Frédéric Latour, l’un des animateurs du Réseau semences paysannes, qui fédère des associations paysannes et d’agriculture biologique. « Mais il reste beaucoup à faire. »

Une communication « abusive » et des intentions peu claires

D’une certaine façon, ce « marché interdit » de Carrefour met en lumière cette revendication. L’enseigne a, en parallèle, lancé une pétition en ligne pour que la loi évolue et autorise la commercialisation des produits issus de ces semences. « Tant mieux si Carrefour s’empare du sujet », glisse Guy Kastler. « Cela va relancer le débat sur les semences paysannes adaptées à chaque région, c’est positif, note Stéphanie Pageot présidente de la Fnab (Fédération nationale de l’agriculture biologique) dans les colonnes du Figaro. Mais Carrefour reste un commerçant, on verra sur le long terme ce que donne ce partenariat avec les producteurs. »

Frédéric Latour en veut tout de même doublement à l’enseigne. « D’une part, il y a cette communication abusive qui trompe le consommateur, glisse-t-il. Elle laisse croire que les légumes issus de ces semences sont interdits à la vente, ce qui est absolument faux. D’autre part, c’est étonnant de voir que l’un des leaders mondiaux de la grande distribution se pose aujourd’hui en défenseur des semences paysannes alors que c’est cette filière qui a fortement encouragé la standardisation de l’agriculture, cause de l’érosion de la biodiversité cultivée. »

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Sur ce point d’ailleurs, François Burgeaud, directeur des relations extérieures du Gnis, trouve que Carrefour se réveille un peu tard dans son combat pour mettre en lumière les semences paysannes. « En 1997 déjà, puisque des légumes anciens revenaient peu à peu à la mode, grâce notamment au travail de restaurateurs, le catalogue national des semences homologuées avait inclus une liste de variétés anciennes peu à peu autorisée à la commercialisation. »

Carrefour se défend

Aujourd’hui, près de 350 variétés pour 37 légumes ont été remises en production. « Parmi celles-ci figurent des variétés très proches des dix qu’on trouve dans le marché interdit de Carrefour, précise François Burgeaud. Pourquoi ne trouve-t-on pas ces 350 variétés dans leurs rayons ? »

Carrefour précise toutefois que la liste des produits issus des semences paysannes évoluera au fil des saisons et que cette opération se veut« un engagement sur le long terme auprès des producteurs ». L’enseigne explique avoir l’ambition de construire une filière pérenne de variétés paysannes et annonce la signature d’un partenariat avec deux groupements de producteurs bretons qui comprend des accords contractuels sur cinq ans et un engagement sur les prix et les volumes.

Article originally posted by 20minutes.